Un procès hors norme en Gironde
Âgé d’une soixantaine d’années, le prévenu, aujourd’hui retraité, est un ancien salarié d’Enedis. Il comparait pour complicité d’escroquerie et fraude en bande organisée. Selon les enquêteurs, il aurait profité de ses connaissances techniques pour intervenir clandestinement sur des compteurs Linky installés chez des particuliers et des entreprises, principalement en Gironde.
L’affaire, qualifiée par le parquet de Bordeaux de « plus grosse fraude Linky jamais élucidée en France », s’est construite autour d’une enquête minutieuse de la brigade de recherches d’Arcachon.
800 euros pour faire disparaître les factures
Le mode opératoire était bien rôdé. Pour 800 euros en espèces, le technicien installait un « shunt », une dérivation interne, qui faussait la mesure de la consommation électrique. Résultat : une baisse artificielle de 80 à 90 % sur la facture d’électricité, sans aucune réduction réelle de la consommation.
Entre juin 2023 et septembre 2024, 374 interventions frauduleuses ont été recensées avec certitude. Mais selon les services de gendarmerie et les données croisées d’Enedis, près de 599 compteurs pourraient avoir été modifiés sur plusieurs années.

Un préjudice estimé à 1,2 million d’euros
Selon les chiffres communiqués au tribunal, la fraude a coûté à Enedis 1,2 million d’euros en électricité non facturée. Quant au prévenu, il aurait accumulé près de 300 000 euros en liquide.
L’enquête a également mené à la saisie de plusieurs biens acquis avec l’argent perçu :
- une maison à Saint-Aubin-de-Médoc,
- un appartement à Argelès-sur-Mer,
- une BMW Série 6,
- un camping-car,
- et plus de 72 000 € répartis sur plusieurs comptes bancaires et une assurance-vie.
La défense parle de “service rendu”
À la barre, le prévenu reconnaît une partie des faits, mais conteste leur ampleur. Il affirme avoir débuté en 2021, après avoir perdu sa maison dans un incendie, et prétend avoir simplement aidé une connaissance « dans le besoin ».
Selon lui, il n’aurait modifié que quelques dizaines de compteurs, et jamais démarché de clients. L’affaire aurait ensuite pris une ampleur inattendue, amplifiée par le bouche-à-oreille. Il évoque même avoir été “harcelé” pour intervenir.
Son avocate souligne plusieurs incohérences dans le dossier, comme des faits remontant à 2015 — période où les compteurs Linky n’étaient pas encore déployés — ou des dates où son client était hospitalisé, rendant certaines interventions matériellement impossibles.
Un message fort de la justice
Le parquet, lui, ne partage pas cette lecture. Il décrit l’accusé comme la « clé de voûte de l’infraction » et rejette l’idée d’un simple geste solidaire. Pour les magistrats, l’ampleur des sommes encaissées et le caractère organisé de la fraude ne laissent aucun doute sur la nature délibérée et répétée des actes.
Le ministère public a requis :
- 2 ans de prison avec sursis,
- la confiscation définitive de l’ensemble des biens saisis,
- ainsi que le remboursement des sommes dues.
Des clients aussi dans le viseur
L’affaire ne s’arrête pas au technicien. Les 374 clients identifiés ne sont pas considérés comme de simples victimes, mais comme des complices actifs. En acceptant l’intervention, ils se sont exposés à des poursuites pénales, à la résiliation de leur contrat d’énergie, voire à l’obligation de rembourser l’électricité consommée frauduleusement, avec pénalités.
Enedis intensifie les contrôles
Cette fraude record intervient dans un contexte de multiplication des fraudes aux compteurs Linky. Face à ce phénomène, Enedis a lancé en juillet 2025 une opération coup de poing avec 121 contrôles simultanés menés dans toute la France.
L’entreprise affirme disposer désormais de systèmes de détection avancés, capables d’identifier les pertes non techniques — des consommations non enregistrées, mais bien présentes sur le réseau.
Verdict attendu en janvier 2026
Le tribunal de Bordeaux rendra sa décision le 19 janvier 2026. Les juges devront trancher entre deux visions opposées : celle d’un réseau de fraude structuré, piloté par un technicien aguerri, et celle d’un homme dépassé par les conséquences d’un “coup de main” initial.
Ce verdict sera scruté de près, tant par les professionnels de l’énergie que par les autorités judiciaires, dans un contexte où la sécurité et la fiabilité des compteurs communicants sont devenues des enjeux majeurs.
Fiche technique
- Date du procès : 24 novembre 2025
- Tribunal : Tribunal judiciaire de Bordeaux
- Préjudice : 1,2 million d’euros
- Compteurs impliqués : 374 à 599
- Peine requise : 2 ans avec sursis + confiscation des biens
- Date du jugement : 19 janvier 2026



